L’art du bonsaï (du japonais 盆栽, difficilement traduisible comme beaucoup de mots de cette langue poétique, subtile et elliptique, mais que l’on pourrait transcrire par « petit être malicieux d’origine végétale qui vous rendra au centuple le bonheur que lui apporteront vos soins attentifs et constants si ceux-ci ne le mènent pas à une mort indigne et brutale ») est apparu en Chine il y a environ 1500 ans, lorsqu’un brillant intellectuel toxicomane, chassé du domicile conjugal un soir de cuite, entraîna avec lui un groupe d’amis qu’il convainquit de partir vivre dans les montagnes en harmonie avec la nature.
Ils formèrent une secte qui reçut rapidement le surnom d’ordre des bonzes-aïe (en référence au mémorable coup de rouleau à pâtisserie reçu par son fondateur), et dont les adeptes vivaient généralement seuls, selon un mode de vie austère basé sur la contemplation de la nature et la consommation de drogues. Pour assurer leur subsistance et calmer leurs crises de manque, ils s’adonnaient avec ardeur à la culture, à l’élevage, au travail du bois et à la marelle. La pratique intensive de ces activités physiques associée à une hygiène douteuse est d’ailleurs à l’origine de l’odeur fétide caractéristique qui leur valut le surnom de bonzes-ail. Quant à leurs activités toxico-spirituelles, elles leur permirent de développer une sensibilité particulière à la nature et à son esthétique. C’est cette sensibilité qui rendit possible l’incroyable rencontre entre les bonzes-aïe et le petit peuple des arbres miniatures.
Nous sommes le 4 octobre 393. Il est environ 2h47-3h21. Un bonze particulièrement tranquille dans sa tête danse au milieu d’une forêt de bambous. Il décide soudain d’aborder la jeune pousse qui lui fait de l’œil depuis une demi-heure (bien qu’elle soit un peu grande et raide à son goût, mais personne n’est parfait et il se fait tard).
« - Le bonze : Hé mademoiselle, vous voulez manger chinois ou chez moi ?
- La bamboue : ...
- Le bonze : Hé mademoiselle ! Je te cause !
- Le bonsaï qui passait par là : Honorable et néanmoins nauséabond bonze, auriez vous l’obligeance d’ôter votre honorable et néanmoins nauséabond pied de mon misérable visage ?
- Le bonze : Qu’est-ce qu’il me veut lui ? Tu vois pas que je suis occupé ?
- Le bonsaï : La maladresse n’exclut pas la politesse, honorable et néanmoins désagréable, défoncé et toujours nauséabond bonze. Cependant je m’étonne que vous soyez sensible à mes paroles, mon peuple étant d’ordinaire invisible et inaudible à toute espèce vivante (à l’exception du crabe mordoré des bois à queue fourchue et de l’enfant sage des rizières à l’œil bridé).
- Le bonze : Ben pourquoi tu me parles si je suis pas censé t’entendre, honorable crétin ?
- Le bonsaï : ...
- Le bonze : ... »
Le face-à-face silencieux qui s’ensuivit dura 2 bonnes secondes, mais les regards des deux protagonistes en disaient plus que tous les plus beaux poèmes d’Hélène Rollès réunis. Ils restèrent ainsi jusqu’au moment où l’émotion atteignit une intensité si forte que le bonze sombra dans un profond sommeil et que le bonsaï rentra chez lui en se disant que de nos jours on ne savait plus à qui se fier, que nos belles montagnes étaient de plus en plus mal fréquentées, d’ailleurs ya plus de jeunesse, je le disais encore à René ce matin.
Aussitôt réveillé le lendemain, le bonze n’avait plus qu’une idée en tête : mettre des chaussettes (c’est que les matinées deviennent fraîches à cette époque de l’année, un rhume est vite attrapé). Puis il s’en fut raconter à ses collègues sa merveilleuse rencontre de la nuit précédente. Après l’avoir entendu, ceux-ci ne pensaient plus qu’à une chose : enlever leurs chaussettes (c’est que les après-midi sont encore chauds à cette époque de l’année, et puis le poil de gnou ça gratte). Puis ils commencèrent à réfléchir à une tactique pour apprivoiser les mystérieux petits êtres de la montagne.
Après d’innombrables échecs, humiliations et incompréhensions, de nombreux bonzes, découragés, avaient abandonné la voie de la nature pour entamer une cure de désintoxication. Mais les rescapés avaient enfin atteint leur but : la domestication du bonsaï. Et grand bien leur en prit, car le bonsaï sauvage devait bientôt disparaître, victime des conflits d’une époque troublée dans laquelle une espèce aussi pacifique et intellectuelle n’avait plus sa place. Mais la grande aventure du bonsaï ne faisait que commencer. Ses premiers adeptes commencèrent à s’adonner aux activités que nous connaissons encore de nos jours, pratiques à but généralement éducatif et non-violent, même si certains historiens rapportent que des combats de bonsaïs sur le mont Wu Tang furent organisés pendant un temps par des groupes dissidents. Ces activités consistent principalement à habiller, nourrir et élever les bonsaïs, mettre en scène leurs occupations quotidiennes, et leur transmettre les valeurs de leurs ancêtres.
Lorsque les pionniers prirent une retraite bien méritée pour expérimenter l’effet de leurs nouvelles techniques sur les pieds de leurs femmes, d’autres prirent la relève, et bientôt certains (appelés les bonzes-ailleurs) entreprirent de faire franchir au bonsaï les frontières de la Chine. Leur philosophie gagna ainsi la Corée, la Thaïlande, puis le Japon, où elle subit l’influence du bouddhisme zen, mais sans jamais perdre son identité propre. Cette phrase écrite au Xème siècle : « Les bonsaïs sont des escaliers végétaux qui montent au ciel » est le témoin de la transmission fidèle des valeurs toxicomanes des précurseurs.
Aujourd’hui, les drogues ont changé mais le bonsaï a conquis le monde. Héritiers d’une tradition et de valeurs ancestrales, ses adeptes sont investis d’une mission sacrée : arroser régulièrement leur bonsaï et le tailler quand il devient vraiment trop ridicule (5 feuilles sur 8, à peu près). En échange de quoi l’esprit du bonsaï accompagnera leur développement personnel et spirituel jusqu’à ce qu’ils s’approprient les pouvoirs des grands maîtres : briller en société, écrire des articles débiles et se la jouer Léon dans le train.